De l’analogie de l’esclavage et de la technologie

Le 18 octobre dernier nous avons reçu le témoignage d’une jeune femme ayant assisté à la première soirée de la 8ème édition du fashion preview à Montréal. Le premier défilé était présenté par les étudiant.es du Cegep Marie Victorin et avait pour thème « l’esclavage technologique ». Ooook.  Déjà rien qu’au titre j’ai senti mes épaules se crisper. Esclavage technologique ? Ça ne promet rien de bon ! Et clairement mon intuition (ou plutôt l’habitude de voir ressurgir encore et toujours les mêmes conneries) ne s’était pas trompée. Jugé par vous-même. Voici un extrait du mail envoyé par la jeune femme qui décrit le défilé en question :

« Une vidéo commence… D’un coup, j’ai coupé ma respiration. Elle met en vedette un homme noir, dans un champ de coton…Là, le malaise s’installe. Je me tourne, observe. La majorité du public n’a pas d’ascendance africaine. Je cherche le regard des quelques noirs dans la salle pour vérifier si eux aussi coupent leur respiration. Ils sont loin, trop de monde, je ne vois rien dans le noir, je suis entourée de blancs. Le défilé commence. »

Un homme noir dans un champ de coton figurant un esclave projeté sur grande écran ? Le contexte est donné :

Des femmes, habillées de coton blanc cassé passent, d’autres s’assaillent et simulent être sur leur téléphone comme des esclaves dans un champ de coton. L’homme noir, lui est toujours enfermé dans l’écran… dans “Le champ de coton”. À quelques moments, il est avec d’autres esclaves… dont un ou une blanche dans le fond. »

L’extrait vidéo en question : https://youtu.be/PDr-8vI25zQ

Comment ne pas hurler de frustration ? Encore et toujours les mêmes conneries ! Apparemment de toute l’équipe que cela prend pour monter un tel « spectacle », personne, absolument personne, n’a tilté sur une telle idée ! Personne ne s’est dit « Euuuh les gars. Attendez ! Je ne suis pas sûre que la manière dont y s’y prend là. Je veux dire… l’esclavage tout ça tout ça » Non ? Non !

Pourquoi pour dénoncer l’addiction à la technologie la première idée qui vienne est d’utiliser l’esclavage ? Je veux dire : Non ! Être accro à son téléphone portable n’a absolument rien à voir avec les abominations de l’esclavage ! Quand on parle d’esclavage, on ne parle pas d’un symbole, on parle d’une réalité ! On parle d’un système qui a déshumanisé des populations entières sous le seul prétexte de leurs traits physiques ! On parle de barbarie, de tortures extrêmes, de lynchages, de mutilations, de viols ! On parle de morts à un nombre tellement élevé qu’il devient impossible d’en avoir une idée concrète ! Quand on parle d’esclavage, on ne parle pas d’une histoire relevant du passé mais d’un passé commun dont l’histoire continue d’être ramifié à notre présent !

Aujourd’hui la figure de l’esclave est mobilisée à toutes les sauces ! Les féministes ne veulent plus être les « esclaves des hommes », les ouvriers refusent d’être « traités comme des esclaves », pour PETA les animaux ont des status « pires que des esclaves », la nouvelle génération est « esclave » de la technologie ! À force d’utiliser un imaginaire erroné de l’esclavage pour illustrer tout et son contraire, vous videz de son sens le trauma et l’horreur que sous-tends l’esclavage !

Dans son mail la jeune femme écrit :

« Jamais la Shoa ne serait utilisée pour illustrer quoi que ce soit… même dans le domaine artistique. Alors, pourquoi sont-ils si confortables avec l’esclavage des noirs par les blancs (…) j’ai un terrible malaise avec ce genre de mise en scène qui banalise l’un des pires crimes contre l’humanité. »

On banalise en effet un crime contre l’humanité ! Et on le banalise avant même qu’il n’ait été concrètement reconnu et traité comme tel ! Parce qu’entre la France qui a voulu enseigner à des générations d’étudiant.es « les bienfaits de la traite négrière » et le Canada (cela englobe le Québec !) qui n’a jamais pris le temps de reconnaître son passé esclavage et ségrégationniste et encore moins son problème de racisme systémique… disons que la pilule a du mal à passer !

Ce processus de banalisation est d’autant plus rageant qu’il se fait aux dépends des personnes noires ! Et de la part d’individus blanc.he.s qui considèrent dans leurs droits de piocher dans cette histoire comme bon leur semble et d’en faire du profit en passant. On se souvient encore du film sur les suffragettes, mettant en scène Meryl Streep dont, non seulement la promotion réitérait le même type de métaphore insensible mais qui en plus présentait un scénario effaçant entièrement l’expérience des femmes noires de l’histoire ! À ce propos beaucoup de personnes avaient écrit pour justifier le film en expliquant que de base le mouvement féministe était un mouvement de femmes blanches et qu’en plus « techniquement » à l’époque en Angleterre, il n’y avait pas vraiment encore de personnes noires ! Quelle ignorance ! Et quelle tristesse de voir à quel point l’histoire a bel et bien été écrit par les privilégiés et pour les privilégiés au dépend des expériences de tout.e.s les autres !

Le mouvement féministe a été largement porté et mené également par des femmes de couleurs, des femmes noires et d’anciennes esclaves même ! Ces mêmes femmes se sont battues pour le droit de vote, marchant aux côtés des femmes blanches. Mais comme souvent dans ce genre de « coalition », un groupe a préféré faire avancer ses propres droits et privilèges que d’assurer l’avancée de tout.e.s. En l’occurrence, le débat public sur le fait de reconnaître le droit de vote aux femmes ou pas, a fini par devenir « si on donne le vote aux femmes, il faudra ensuite le donner aux noir.e.s ! » Et d’après vous, quelle a été la réaction des Pankhurst et compagnie face à une telle narrative ? Elles ont jeté les femmes noires sous les roues du bus !

On a eu le droit à des discours expliquant que le fait de ne pas donner le droit de vote aux femmes blanches c’était les rabaisser au même niveau que les noir.e.s ! Carrie Chapman Catt argumentait que la suprématie blanche ne pourrait qu’être renforcée par le droit de vote des femmes blanches ! En permettant aux femmes blanches de voter on s’assurait de maintenir les hommes noirs en dehors du bureau de vote ! Il faut donc bien comprendre que lorsque l’on parle de « droit de vote universel » c’est un universel qui inclut très rarement les classes pauvres et encore moins les racisé.e.s ! Et je ne parle pas que du cas des USA. En Ontario par exemple, qui est constamment mis en avant pour sa politique progressiste, le droit de vote a été certes reconnu pour les populations noires plus tôt que dans le reste du Canada. Dans les faits néasnmoins, les noir.e.s étaient régulièrement empêché.e.s d’aller voter par divers moyens d’intimidations ! Ce qui rendait leur participation politique quasi nulle.

Source : http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/droit-de-vote-des-noirs/

En utilisant la métaphore de l’esclavage pour promouvoir un film sur l’histoire d’un féminisme, Meryl Streep et consœurs parviennent d’un coup à réduire le problème des noir.e.s au domaine de la traite négrière, une histoire du passé, et blanchir complètement l’histoire de l’obtention du droit de vote ! D’une pierre, deux coups !

En utilisant l’esclavage comme rien de mieux qu’une toile de fond sur laquelle projeter une critique nébuleuse de la technologie, le Cegep Marie Victorin a clairement manqué à son rôle d’éducation ! Quelle est la leçon que sont supposé.es retenir les spectateurs.rices ? Que les esclaves étaient des individus simplement obsédé.e.s ? Ou limité.e.s dans leur approche du monde ? De plus en offrant en spectacle un homme noir dans un champ de coton, en quoi le propos du défilé était-il révolutionnaire ? Encore une fois c’est la souffrance noire qui est jetée au divertissement à un public à majorité composé de blanch.e.s !! Il n’y a rien de novateur ou de pertinent dans une telle approche ! C’est encore le renforcement du même rapport de pouvoir qui a lieu ! Rendu encore plus visible par le fait que personne n’est tiqué des voir des blanc.he.s se « déguiser » en esclaves ! Il est incroyable, mais pas si étonnant, que ni les « mannequins » ni les organisteurs et encore moins le public n’ai objecté à ce qui se passait sur scène !

À la fin du défilé, belles mains d’applaudissements. Moi, je reste bouche bée. »

Stop ! L’esclavage n’est pas une banque d’image à utiliser pour illustrer je ne sais quel problème de société ! Chaque fois que vous utilisez la rhétorique de l’esclavage pour désigner une réalité autre que la brutalité inouïe subit par des population entières noires (parce que comme l’indique Joao dans cet excellent article https://joaogabriell.com/2016/03/21/cessez-demployer-le-concept-desclavage-pour-parler-de-la-loi-travail/ l’esclavage est empreint de l’image du noir) vous participer à la négation d’une Histoire et d’une réalité !

par/by : Jade Almeida

 

 

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