Les couples mixtes et leurs enfants : sont-ils la solution au racisme ?

Ces derniers temps, sur Facebook, j’ai pu voir passer pas mal d’images de couples interraciaux (la plupart du temps un homme noir et une femme blanche) accompagnées d’une phrase du type: « voici la meilleure réponse aux racistes ».  D’autres présentaient des enfants ayant une peau « caramel », les yeux clairs verts/bleus, les cheveux curly… et le tout avec des phrases du type “fuck racism, have mixed babies” (Fuck le racisme, faites des enfants mixtes).

Ces images m’ont interpellé pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le fait qu’elles soient re-partagées sur les réseaux sociaux sans aucune critique du contenu. D’autre part, parce qu’elles attiraient une foule de commentaires et de « like » appréciatifs. Il semblerait que l’injonction à « mettre fin au racisme » par la copulation plaît à la foule.

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Ce qui a suscité des interrogations (*) : Les couples mixtes et leurs enfants sont-ils la solution au racisme? A-t-on trouvé le moyen de mettre fin à plus de 400 ans de hiérarchisation raciale et de discriminations ?

Ma position est sans équivoque : Non !

Non ! Les couples interraciaux et leurs enfants ne sont pas la solution au racisme ! Non seulement ce n’est pas une solution en soi, mais en plus prétendre le contraire est en réalité propager un message extrêmement violent ! En effet, lorsqu’on gratte un tout petit peu cette idée utopique de l’amour qui transcende le racisme, il y a de nombreuses questions qui dérangent.

Problème numéro 1 :

On peut être en couple avec une personne noire et être raciste !!!! En effet, contrairement à ce que semble sous-entendre au premier degré ce type d’images, les deux ne sont pas mutuellement exclusif, bien au contraire ! Tout bêtement, votre conjoint/conjointe, votre épouse, mari, partenaire, petit-ami-e etc n’a pas pour vocation de vous servir de caution ! C’est tout aussi absurde que de déclarer : « je ne suis pas raciste, la preuve, j’ai des ami.e.s noir.e.s. » Oui, et alors ? Penser une telle chose c’est ne pas comprendre à quel point le racisme se manifeste de manière bien plus insidieuse et complexe dans les relations interpersonnelles, entre autres. Aussi, la négrophobie et la xénophobie se traduisent de manière subtile et cela passe notamment par la fétichisation des corps racisés.

La fétichisation se manifeste par exemple lorsqu’un individu se met en couple pour la représentation stéréotypée qu’iel se fait d’une population ou d’une culture, plutôt que pour la personne elle-même : vous ne sortez pas avec une femme qui se trouve être noire, vous sortez avec elle précisément parce qu’elle est noire ! Et dans cette relation, tout ce qui vous intéresse c’est ce qui selon vous, se rapporte au fait qu’elle soit noire ! Les applications de rencontre en sont un excellent exemple. Certes, nombre de profils vont expressément déclarés “pas de noirs, pas d’asiat”, par exemple, mais d’autres vont entrer en contact avec des personnes racisées spécifiquement parce qu’elles sont racisées !

À ce sujet, je ne peux que recommander le film d’Amandine Gay « Ouvrir la voix » pour les témoignages de nombreuses femmes noires qui abordent notamment leur expérience avec la fétichisation.

Ainsi, la fétichisation des corps racisés s’enracine dans un imaginaire sexuel stéréotypé largement issu de la période coloniale. Ce sont, par exemple, des représentations des femmes noires comme étant plus “sauvages au lit”, avec une sexualité débridée, qu’on associe à la bête féline comme les panthères. Les hommes noirs se voient dépeints comme des « étalons », surdimensionnés, de vraies bêtes de sommes, aux pulsions sexuelles si fortes qu’ils parviennent à peine (ou pas) à la contrôler. Outres,  les noir.e.s, les personnes issues des communautés maghrébines subissent également leur lot de fantasmes occidentaux (jeter un œil à la popularité de la catégorie “beurette” dans l’industrie du porno suffit à s’en faire une bonne idée), tout comme les femmes asiatiques se voient associées à l’idée de “geisha”, ou encore de “soumission” etc (notez la largesse que recouvre le terme asiatique tout de même). Les corps racisés dans le marché amoureux deviennent donc la case exotique à cocher.

Problème numéro 2 :

Dans ce contexte, l’obsession des enfants mixtes devient extrêmement problématique. Combien de fois n’ai-je pas entendu des personnes déclarer ouvertement qu’iels se mettront en couple avec telle ou telle type de communauté pour s’assurer d’avoir de beaux bébés !

Car voilà le deuxième problème majeur de ce type d’images: la fétichisation des enfants métisses. Les couples mixtes reçoivent constamment ce type de discours : « oh, vous allez faire de beaux bébés ! » Il y a vraiment cette idée que les couples “blanc/noir” ou “noir/asiatique” par exemple, ça fait “de beaux enfants”. Décortiquons un peu ces discours. Qu’est-ce que cela sous-entend de dire que certaines associations de couples font de “ plus beaux enfants” ? Et surtout, comment se fait-il que dans les représentations populaires, les enfants mixtes se ressemblent tous ? Comme on peut le voir dans ces images, c’est toujours la même mixité qui est portraitisée. Des enfants à la couleur « chabine », les cheveux curly, un peu afro mais pas trop, les yeux claires, … Toujours le même type donc.

La mixité est littéralement représentée par un.e enfant qui ressemble à une mélange 50% blanc/noir mais toujours avec des traits sélectionnés de manière précise. Des yeux très claires mais sur une peau teintée, une bouche pleine mais avec des cheveux pas trop grainés… Pourtant, on s’entend, la génétique ne fonctionne pas comme ça !

On ne va pas se lancer dans un cours de biologie, mais tout de même, de manière basique, un enfant issu d’une union interraciale peut littéralement ressembler à tout sauf à ça ! Ramenons un peu de bon sens à la recette : l’enfant peut entièrement prendre du côté d’un seul de ses parents, avoir un père noir mais passer complètement pour blanc ; avoir la peau “chabine”, mais les yeux noirs et les cheveux crépus ; avoir la peau noire et les cheveux frisés ; ressembler plus aux grands-parents qu’à ses parents, etc. Les combinaisons sont littéralement infinies ! En toute logique, la représentation de la mixité devrait donc être beaucoup plus vaste. Un immense panorama bien plus divers que ce focus sur un type bien précis, et soyons honnête, assez rare de combinaison génétique. Pourtant, faites l’expérience de taper “mixed babies” sur google et regardez par vous-mêmes. C’en est effarant ! Le même enfant semble être reproduit à l’infini.

Et les termes directement associés par google à “mixed babies” sont “cutest” “cute” et “beautiful babies”. Ok. Dans ce cas, la question se pose automatiquement : plus beaux enfants par rapport à qui ? Qui sont ces autres enfants à qui on les compare pour annoncer que ce sont de “beaux bébés” ?

 

Problème numéro 3 :

Probablement le côté le plus insidieux de ce discours est la négrophobie sous-entendue. Où sont les enfants noirs dans ce panorama ? Qui disparaît finalement dans cette mixité ? Lorsque l’on va jusqu’au bout du discours “fuck racism, have mix babies” et que les enfants mixtes sont tous présenté.e.s comme des mini Halle Berry, l’idée que l’on développe est de manière basique que le racisme aura disparu une fois que la peau noire, noire dans toute sa complexité on s’entend, aura disparu! Une fois finalement que la mélanine se sera diluée et les cheveux seront plus « curly ». Cette idée s’appuie foncièrement sur un anti-blackness et surtout un anti-black love qui a l’audace de se vouloir une solution anti-raciste ! L’idée que les couples noirs et leurs enfants, qui ont subi et continuent de subir un certain nombre de stigmates, posent foncièrement problème. C’est la menace du communautarisme qui plane avec cette injonction continuelle : vous voulez mettre fin au racisme ? Mélangez-vous! Comme si le racisme était finalement un problème dont il revient aux communautés noires de régler et de le régler en ne se reproduisant surtout pas entre elles !

C’est un discours qui, dans sa finalité, va à l’encontre des cellules familiales noires (je parle spécifiquement du discours ciblant les couples interraciaux blanc/noir). Des cellules familiales qui, dans le contexte de l’esclavage, ont été systématiquement brisées. Qui, dans la période post-esclavagiste et coloniale (période dans laquelle nous nous trouvons toujours), a été constamment la cible de politiques sociales discriminantes, notamment dans les contrôles de naissances, les aides familiales ou encore le droit à l’emploi et au logement. Des cellules familiales qui, aujourd’hui, se voient bombarder de ce type de contenu célébrant les unions interraciales comme la solution miracle et dont la fétichisation des enfants rappelle le colorisme le plus crasse qui soit. Il n’y a qu’à voir la couverture du National Geographic The futur face of America pour s’en convaincre. Les photos en question présentent des dizaines et des dizaines de “peaux dorées”. Les rares individus ayant la peau légèrement plus sombre que les autres ont les yeux d’un bleu délavé. Au final le futur de l’Amérique est composé d’individu aux faciès “white passing” un peu bronzé : pas vraiment blanc mais qui se rapprochent tout de même. Avec des yeux de couleurs extraordinaire. Comme si le futur de l’Amérique avait réussi à effacer la possibilité génétique de naître noire, d’avoir la peau foncée. Parce que c’est ça qu’on efface avec ce type contenu : où sont les dark skin?

Problème numéro 4 :

Le colorisme qui se prétend anti-raciste ! Cette obsession des lights skin au détriment des autres devient une nouvelle manière de se positionner contre les noirs tout en se prétendant inclusif. Il n’y qu’à voir les célébrités, les médias de divertissement ou encore les panneaux publicitaires dans le métro… Quand on cherche les noirs sur ce type de support c’est toujours un personnage avec la peau claire et à l’appartenance raciale ambiguë (on ne peut pas vraiment placer d’où iel vient, mais iel ne détonne pas avec le reste du groupe et ou de la marque). Une manière de dire : regardez on incorpore de la diversité, sans vraiment l’inclure. Ce n’est pas une diversité qui pose problème, c’est une diversité exotique. Une nouvelle manière de ne pas dealer avec certain.e.s noir.e.s spécifiquement mais en se protégeant de toute accusation.

Problème numéro 5:

Encore une fois on se retrouve avec un discours mainstream se focusant sur l’aspect interpersonnel du racisme. Et c’est un problème qui est constamment dénoncé lorsqu’on commence à parler de racisme et de luttes anti-racisme d’ailleurs ! C’est l’effet “Disney Channel” pour résumer. Cette vision extrêmement simpliste, et extrêmement naïve, que le racisme est uniquement le problème de quelques individus ignorants, qu’il suffit que tous se rencontrent, tombent amoureux, et tadaaaam plus de problème ! L’amour vaincra !

Une telle vision du racisme passe complètement à côté de la plaque ! Tout d’abord, c’est extrêmement élitiste puisque cela perpétue l’idée que seuls les ignorants, les non-instruits, ceux qui ne sont jamais sortis de leur petit village sont capables d’être racistes au 21ème siècle. Prenez 5 minutes pour écouter ceux qui sont considérés comme des “intellectuels” nés, grandis et éduqués au biberon citadin et cela vous changera les idées très rapidement. Surtout, cela réduit encore une fois le racisme à un problème d’individu. Or, ce n’est pas le cœur de la chose ! Le racisme est, avant tout, un problème structurel, un problème de systèmes. C’est la manière dont une société est organisée selon un principe de hiérarchisation des races. Encore une fois j’utilise le terme race non pas comme existant ou ayant une quelconque valeur biologique, mais comme ayant une existence et des conséquences sociales, c’est à dire qui existe dans la manière dont on perçoit les autres (en résumé très bref).

Par conséquent, se dire qu’il suffit que tout le monde se rencontre, se mélange et fasse des bébés (ou reçoivent une certaine éducation) est une voie sans issue, car cela ne prend pas en compte l’existence du système autour. Un système qui favorise massivement une certaine catégorie de population (blanc, cis, hétéro) au détriment des autres. C’est ce qui va permettre à un homme blanc cis hétéro sans compétences politiques, à peine capable de tenir un discours cohérent, accusé à de multiples reprises d’attouchements et d’agressions sexuelles, se vantant de pouvoir attraper les femmes par leurs endroits intimes sans leur accord, mêlé à je ne sais combien d’affaires de corruptions etc, d’être élu président des États-Unis, just sayin !!!!

Lorsqu’on s’attarde aux relations interpersonnelles, comme c’est le cas avec ce type de contenu sur les relations interraciales, on efface complètement la dimension systémique du problème. Malheureusement, dans les discours sur le racisme c’est toujours la première dimension à passer à la trappe. Et ce n’est pas pour rien ! Lorsque vous concentrez vos efforts sur quelques personnes, cela excuse le système. Vous n’avez pas à entamer une réflexion sur des changements majeurs et cela ne devient pas en soi une menace envers la suprématie blanche, envers le capitalisme ou envers la hiérarchisation des classes (le tout étant profondément interrelié on s’entend). Cela réduit à un problème de quelques pommes dans le panier et plus personne ne prend le temps de remarquer que c’est le panier qui est à jeter ! Drôle de métaphore, mais maintenons la.

Problème numéro 6 :

Enfin, l’idée que le racisme sera réglé par toute une génération d’enfants métisses ne prend absolument pas en compte toute la complexité que représente l’expérience de la racialisation. En effet, vous pouvez avoir la peau la plus claire qui soit, vous rapprocher au maximum de la peau blanche, face aux blancs, vous serez noir.e. C’est particulièrement le cas dans les sociétés occidentales.  Cette hypothèse selon laquelle, une fois que votre peau va perdre en intensité au niveau de sa mélanine, cela va brouiller quelque part la catégorisation entre blanc.he.s et noir.e.s, est fausse. On peut le voir avec la fameuse loi One Drop Rule (la goutte de sang noir).  À partir du moment où vous avez quelque chose de noir chez vous, vous êtes noir et on va vous traiter en tant que tel !  Certes, il existe des différences de traitement en fonction de votre complexion ou de votre texture de cheveux. Par exemple, en Guadeloupe d’où je viens, le colorisme va avoir un impact considérable dans la manière dont un individu sera traité ou le type d’avancement socio-économique ou même les relations sexo-affectives qu’iel peut espérer. Les chabins et chabines au “poil doré” sont considéré.e.s comme le graal sur le marché amoureux au détriment des autres par exemple, il n’en reste pas moins qu’être chabine ne fait pas de vous une blanche dans la hiérarchie raciale.

Il n’y a qu’à voir également l’histoire du vocabulaire entourant les populations noires depuis la période esclavagiste jusqu’à nos jours. Avec une classification extrêmement précise de chaque teinte de peau que vous pouviez avoir entre blanche et noire. Chabine, mulâtre, octaron etc … C’est un processus de classification de la race noire en opposition avec la race blanche par ce que le métissage ne date pas d’hier ! Et les enfants qui naissent de ces unions non plus !  Je rappelle que pendant l’esclavage, les esclaves étaient victimes de viol par les maître blanc.ches. De ces unions forcées naissaient des enfants qui recevaient le statut d’esclaves ! Leur humanité n’était pas reconnue sous prétexte qu’iels pouvaient ressembler aux maîtres ! Ce qui rappelle directement le premier problème cité ! Votre union ne vous dédouane absolument pas de votre racisme. Et si le métissage était la clé du racisme, cela fait plus de 400 ans que le problème serait réglé. L’exemple le plus parlant à ce sujet finalement, c’est le Brésil. Le Brésil est aisément parmi la nation la plus mixte au monde, mais c’est aussi un pays où la négrophobie et le racisme se portent extrêmement bien ! Merci beaucoup.

En conclusion, présenter les enfants mixtes (et pas n’importe quel enfant, mais bien un prototype précis d’enfant) et les couples interraciaux comme la solution au racisme c’est trop facile et c’est finalement extrêmement violent. C’est un discours qui s’enracine dans une position anti-blackness et anti-black love. Une position négrophobe ou la peau noire devient le futur à éradiquer. C’est aussi présenter le racisme de manière extrêmement simpliste et naïf. Enfin c’est détourner l’attention et le travail sur le véritable enjeu de la lutte anti-raciste : le démantèlement de tout un système.

(*) lien vers la chronique radio dont cet article est le prolongement.

Auteure : Jade Almeida (NeoQuébec – juin 2018)

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  1. Très bonne analyse. Je pense qu il faut que la communauté afro se responsabilise et pense à l avenir. Qu’elle se contruise afin de concurrencer les autred communautés et non qu’elle se soumet a leurs standards comme actuellement.

  2. Très bon article, le sujet est bien traité.
    Les noir.e.s qui font sciemment ce choix, dans le but d’avoir des enfants à la peau claire, ont un complexe mais elles.ils ne l’admettront jamais. C’était donc ça leur meilleur réponse pour détourner les regards de ce complexe. Dans certains pays, on dit qu’elles.ils améliorent leur race. Aussi, il faut savoir que les noir.e.s négrophobes ça existe.
    Effectivement, le cas du Brésil est un bel exemple pour montrer que ça ne fonctionne pas. Selon une étude de Edward Telles, parue sur le site des Nations-Unies en 2007, contrairement à l’image que renvoie ce pays, le racisme y est subtile, le métissage ne se fait que parmis la classe ouvrière et les pauvres … c’est une société très hiérarchisée où la classe moyenne et l’élite n’est composée que de blancs.

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