Le colorisme : une discrimination née de l’esclavage et taboue dans les communautés noires

Comme le colorisme est en sujet extrêmement large, j’ai eu du mal à choisir un angle d’approche et mon réflexe d’étudiante a été de retomber dans l’angle étymologique. Donc partons déjà de là : le terme, tel qu’il est utilisé actuellement, a été popularisé par Alice Walker, écrivaine afro-américaine notamment connue pour son roman La Couleur Pourpre (1982), mais aussi pour In Search of Our Mother’s Garden, une collection de poèmes où elle fait également mention du colorisme. La définition qu’elle en donne est celle de préjugés ou traitement de faveur auxquels sont confrontées les personnes d’une même race basée uniquement sur leur couleur de peau. Donc une différenciation de traitement en fonction de votre teinte de peau au sein d’un même groupe racisé.

Alors certes le terme est récent, puisqu’il date des années 80, mais cela désigne une réalité bien plus ancienne, puisqu’elle remonte à la période de l’esclavage. Pour comprendre le colorisme, il faut comprendre l’idéologie sous-entendant le racisme, c’est-à-dire l’idée de races humaines (donc tout un processus, tout un mécanisme de catégorisation, par la racisation de l’autre) avec simultanément le principe de hiérarchisation de ces dites races. Donc le fait que la race blanche soit supérieure à toutes les autres races et la race noire étant la plus inférieure de toutes (très, mais alors très rapidement résumé). Mais grosso modo c’est cette idéologie qui va légitimer l’idée que l’on puisse mettre en esclavage certaines populations : c’est un processus de déshumanisation qui autorise et surtout donne le pouvoir de faire subir les pires des violences de la part d’un certain groupe de population sur d’autres.

Il y a  par conséquent, tout un système mis en place et maintenu (par plusieurs mécanismes) pour assurer une certaine domination raciale. Et au sein de ce système, il y a des groupes qui vont bénéficier de leur proximité (réelle ou supposée) à la blanchité. Ce qui crée des divisions internes servant les intérêts des dominants. Donc quand on parle de colorisme, on parle de bénéfices associés, entre autres, à un physique se rapprochant des blanc.he.s. Il est important de comprendre que le colorisme ne concerne pas uniquement la teinte de la peau, c’est aussi la texture des cheveux, la couleur des yeux, certains traits physiques comme la forme du nez par exemple, etc. C’est un phénomène complexe et large qui englobe les traits qui seraient considérés et valorisés comme étant « occidentaux » (bien sûr dans une idée très fantasmée que certains traits physiques sont l’apanage de l’Occident et ne se retrouvent que dans certaines parties du monde).

Pour comprendre le colorisme il faut également comprendre que la négrophobie est un fléau mondial, ce qui veut que de toutes les sociétés, les noir.e.s sont au bas de l’échelle sociale. L’inde, par exemple, valorise les femmes à la peau claire, aux yeux clairs et aux cheveux lisses (un coup d’œil à Bollywood et ce qui est considéré comme les canons de beauté suffit à illustrer mon propos – nous reviendrons plus tard sur le sujet), mais pour parler d’une situation qui m’est plus proche,  mentionnons le cas de la Guadeloupe. Dans les Caraïbes, le colorisme structure les rapports sociaux. Il faut bien avoir en tête que les Caraïbes sont des sociétés qui ont connu l’esclavage sur leurs territoires. Ce sont sont des sociétés qui ont hérité d’un système hiérarchique extrêmement violent maintenu en place à cause de la continuité des rapports coloniaux jusqu’à nos jours. Ainsi, pendant la période esclavagiste, il est établi que les esclaves pouvaient être traités différemment en fonction de leur physique : les esclaves subissaient les viols des maîtres et maîtresses de plantations (ce qui n’était même pas considéré comme des viols à l’époque, car iels n’étaient pas considérés comme des êtres humains). De ces unions forcées naissaient des enfants dont certains avaient la peau plus claire, signe de leurs géniteurs. Et même si ces enfants avaient un parent blanc (donc libre), ils naissaient et étaient automatiquement esclaves. L’esclavage qu’ont subi les populations noires a cela de bien particulier, dans son extrême inhumanité, qu’on ne vous pouvait pas y échapper, et ce dès sa naissance. La couleur de peau déterminait votre statut social, en l’occurrence le statut d’objet que l’on peut posséder. Et ce statut se transmettait automatiquement à vos descendants. Dès que votre enfant naissait, cet enfant était esclave. Si vous étiez noir dans les territoires esclavagistes, vous étiez esclaves. Point.(**)

Sur la base de certains documents, on sait aujourd’hui que les esclaves qui avaient la peau claire avaient la possibilité de servir les maîtres et les maîtresses à l’intérieur des maisons plutôt que dans les plantations. Les esclaves à la peau plus foncée étaient majoritairement forcés à travailler dans les champs. De même, une peau plus claire faisait que l’esclave coûtait plus cher à l’achat avec l’idée que sa proximité avec la blanchité lui accordait plus de valeurs. Encore une fois, en dépit de ce traitement différencié il faut bien souligner que le fait d’avoir la peau claire n’annulait pas pour autant le statut d’esclave, tout comme le fait d’avoir un géniteur blanc ne permettait pas de naître libre. Vous restiez esclave, mais votre sort pouvez en quelque sorte être plus enviable dans le sens où vous pouviez échapper à un labeur extrêmement dur et avoir des conditions de vie différentes, voire supérieures (dormir dans la maison des maîtres, avoir des vêtements de meilleure qualités, apprendre à lire, etc). L’idée derrière ces privilèges était de considérer que la proximité à la blanchité leur conférer plus de beauté et plus d’intelligence et donc ils étaient « favorisés » pour le service personnel des maîtres et maîtresses qui préféraient être entourés de ce type d’esclaves. N’allez pas pour autant considérez que c’était automatique. Dès que vous étiez claires; vous échappiez aux champs. On a également des preuves du côté très arbitraire de ce type de traitements.

On va ainsi développer tout un vocabulaire de catégorisation pour désigner les différents individus basé sur leur degré d’appartenance à la race noire. Par exemple, les termes mulâtres et mulâtresses désignent les enfants nés des unions entre esclaves et blanc.he.s, les octarons (terme de moins en moins utilisé) désignent les enfants né.e.s des unions entre mulâtres/mulâtresses et parent noir.e.s, quarteron désigne l’individu ayant un quart de sang noir, on a également câpres et câpresse, etc. Il y a aussi des termes comme chabin ou chabine (qui de base font référence à un croisement entre bouc et brebis, donc croiser des animaux) et qui sont des termes encore très largement répandus dans l’usage courant en Guadeloupe pour désigner les peaux claires.  Il y a même des expressions du type « peau chapée » qui est littéralement l’idée de la peau qui s’est échappée, donc “échappée au pire”, la peau qui a été sauvée en somme de la noirceur. Comme on le constate,  le blanchiment de la lignée est un projet en soi, un but à atteindre. Les mots sont, non seulement précis, mais très symboliques dans leur portée et leur violence.

Une économie de la violence

Les conséquences de l’esclavage sur l’organisation sociale vont se maintenir jusqu’à nos jours. Encore une fois, il faut comprendre tout l’impact de l’esclavage et du colonialisme sur la fondation, les structures mêmes, des sociétés comme celle de la Guadeloupe ou de la Martinique, qui vivent encore sous le joug de l’occupation française. La distribution du pouvoir et des richesses suit toujours la fracture raciale mise en place pendant l’esclavage. Et cela ne touche pas que les Caraïbes. Les États-Unis ou l’Inde sont également des exemples frappants d’inégalités suivant la ligne de couleur. Et ces inégalités se retrouvent à tous les niveaux. Pour les femmes par exemple, plus vous avez la peau claire, plus vos chances d’emploi augmentent (elles n’atteignent pas celles des femmes blanches, mais elles restent mieux loties qu’une femme à la peau foncée); lors de procès en justice, les statistiques prouvent que la peau claire permet de recevoir des sentences moins lourdes;  sur le « marché amoureux » les individus à la peau claire (hommes comme femmes) sont considérés comme plus désirables; les lightskin ont beaucoup plus de représentation et de visibilité dans les médias, mais aussi plus de visibilité dans les espaces de pouvoir. Pour finir dans “l’énumération”, relevons aussi ce préjugé selon lequel, la peau claire est automatiquement associée à une plus grande intelligence a été documenté, mais aussi associé à un meilleur comportement, une meilleure maîtrise de la langue, etc.

Comme il s’agit d’un système complexe, cela dépasse la seule carnation de la peau, la forme du nez, la texture des cheveux, les courbes du corps, la maîtrise de la langue, l’accent…comme mentionné plus haut dans ses lignes.  Une quantité de paramètres entre en compte, mais cela est suffisamment répandu et banalisé pour qu’en dépit de la complexité du système, ce soit intériorisé et appliqué au sein des communautés noires. Les hommes noirs favorisent majoritairement les femmes à la peau plus claire pour se mettre en couple (ce que l’on peut mettre en lien avec cette chronique sur la fétichisation) et ces articles sur Pourquoi les athlètes noirs sortent avec des femmes blanches part 1 et 2). Ce qui signifie que l’on se retrouve dans des situations où des individus forment encore des projets de famille dans l’idée de perpétuer le blanchiment de la lignée. Tout comme j’ai pu entendre des commentaires d’aïeux sur des couples qui seraient du « gâchis pour les enfants » comprendre le conjoint ou la conjointe a la peau trop foncée par rapport à ce qui était espéré pour l’union.

C’est pour cela qu’il faut souligner qu’il ne s’agit pas uniquement de « préférences ou d’esthétique en matière amoureuse » ce à quoi est souvent réduit ce type de débat. Dans un contexte comme celui de la Guadeloupe, votre couleur de peau/votre aspect physique devient votre condition sociale parce que cela va avoir un impact sur le type d’emploi que vous pouvez espérer occuper, le type de promotion que vous pourriez obtenir, le type de mariage que vous pourriez contracter… Votre position sociale, donc vos conditions de vie, sont intimement liées à votre physique, encore plus dans une société coloniale telle que la Guadeloupe où j’ai grandi, dans laquelle plus vous montez les échelons du pouvoir, plus la peau se blanchie et la langue est française avec le moins d’accent possible. Par conséquent le projet de blanchiment de la lignée doit véritablement être perçu comme un projet d’ascension sociale pour ses enfants ( à titre d’illustration,  le Brésil est le premier pays au monde d’importateur de spermes d’hommes blanc source ICI https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/brazil-racialised-sperm-economy-180426093908976.html ). On en revient à cette idée de peau chapée, faire en sorte qu’iels échappent au sort réservé aux noir.e.s ou encore de garder le pouvoir entre soi. Ne dit-on pas que le pire que puisse faire un béké (blanc de Guadeloupe ou Martinique) est de former une mésalliance ?

Les éclaircissants

Comment aborder l’enjeu du colorisme sans mentionner les produits éclaircissants qui sont moins une réalité en Guadeloupe, mais représentent un véritable fléau en Afrique (quoique interdits désormais au Rwanda, Afrique du Sud, Kenya et Ghana), en Inde ou encore dans certains pays d’Asie du Sud-Est. Le marché de ces produits représente 31 milliards de dollars et ceux en dépit de la haute toxicité des produits en question (risque de cancers, maladies de la peau, dommage irréversibles sur le corps, etc). Une réalité qu’il faut également mettre en lien avec les produits lissants pour cheveux dont la toxicité a longtemps été dénoncée sans grand impact sur les chiffres de vente.

Encore une fois, oui, il est question d’aliénation mentale, mais réduire le problème à cela c’est prendre le résultat pour la cause du problème. Quand en tant que femme noire, vous évoluez dans un pays où votre seule chance d’emploi est d’avoir un physique différent du vôtre (la plupart des entreprises où j’ai travaillé à Paris interdisent aux femmes noires d’avoir les cheveux naturels et aucune n’embauchent de femme à la peau trop foncée pour être à l’accueil et encore moins pour faire les campagnes de publicité), quand en Inde vous allumez la télévision et toutes les femmes perçues comme parangon de beauté on la peau claire de Miss Univers Aishwarya Rai, quand au Brésil la seule télé Novela (***) ayant une femme noire en rôle principal – qui en Martinique ou Guadeloupe serait appelée chabine, donc très loin de Viola Davis ou Lupita Nyongo –  a déchaîné un torrent de commentaires racistes dans les médias… À quoi s’attendre d’autres qu’une ruée vers tout produit, toute chirurgie, tout moyen possible pour améliorer son sort et/ou celui des enfants à venir quel que soit les risques pour votre santé ?

En dépit de l’étendue du problème, il est extrêmement difficile de parler de colorisme, que cela soit au sein des familles (car les différences de traitements vont également jouer entre frères et sœurs par exemple ou entre cousines avec un favoritisme autour de l’enfant le plus clair), mais également au sein des communautés et encore plus au sein du milieu militant. Le traitement de cet enjeu divise au sein de la communauté noire tout entière. En préparation de cette chronique, lorsque je m’interrogeais sur le fait que moi, en tant que femme à la peau claire, j’en parle ouvertement à la radio, plusieurs personnes m’ont écrit pour indiquer que c’était au contraire quelque chose qu’iels souhaitaient entendre. Une personne m’a ainsi envoyé le message suivant :  « Oui on entend beaucoup de lightskin dans les médias, mais ce n’est jamais dans une optique de dénoncer le colorisme. Ou alors elles vont parler de privilèges, mais pour tout de suite enchaîner sur à quel point leurs circonstances sont dures. » Un de mes amis m’a également envoyé : « Même dans le milieu anti-racisme, donc avec des personnes qui sont soi-disant down avec la cause, on va jamais l’aborder. Tu peux être à fond pro-noir.e et aborder que ta peau claire te vaut un traitement différent. Au contraire, tu as presque une obligation de le faire, si tu veux être down avec la cause. Sinon on avance comment ? » Plusieurs ont mentionné leur ressentiment par rapport à cette réalité, un ressentiment qui malheureusement est souvent renforcé par les choix effectués ou les propos tenus par des personnes à la peau claire.

Zoé Saldana / Nina Simone : un cas flagrant

Actrice afro-américaine, Zoé Saladana, qui s’est plusieurs fois illustrée par son absence de considération et son refus de reconnaître les avantages, pourtant très évidents, que lui apporte le fait d’avoir la peau claire dans sa carrière cinématographique a été choisie en 2016 pour incarner Nina Simone dans le biopic The Grapevine. L’annonce a déchaîné les critiques et à juste titre. En tant que lightskin et dotée d’un physique qui se rapproche autant des critères de beauté normatifs, “dominants” (grande, extrêmement fine, cheveux lisses, peau lisse, etc), Zoé Saldana avait la possibilité de refuser d’incarner à l’écran Nina Simone. Tout comme il est proprement scandaleux, je pense, qu’on le lui ait proposé dès le départ. Ceci montre encore une fois les privilèges associés à la représentation médiatique des femmes noires. S’il faut montrer une femme noire sur les écrans, on va aller chercher celle qui se rapproche le plus des canons de beauté occidentale). La réaction de Zoé Saldana face aux critiques n’a fait que rajouter de l’huile sur le feu. Non contente de refuser d’abandonner le rôle, Zoé Saldana s’entêtait à refuser de reconnaître ce qu’on lui reprochait. Accusant les critiques d’attaquer la légitimité de sa blackness, elle en a fait une mission personnelle d’incarner Nina Simone jusqu’au bout et pleurant sur tous les médias qu’il était cruel de dire qu’elle « n’était pas assez noire ». À ce moment il était évident qu’elle ne comprenait pas l’enjeu (ou qu’elle faisait semblant de ne pas comprendre, allez savoir !).

Nina Simone, plus qu’une extraordinaire artiste, était aussi une militante activiste qu’aujourd’hui on jugerait radicale. Une femme qui avait particulièrement conscience de son physique et des attentes normatives envers elle. Une femme qui refusait de changer pour « mettre à l’aise » le public. Elle venait telle qu’elle était et faisait ce qu’elle avait envie de faire. Et elle était très critiquée pour cela. En somme, Nina Simone a reçu des critiques sur son apparence que Zoé Saldana n’aura jamais vécu, et dans une société aussi racialement organisée, ne vivra jamais. Nina Simone a dû combattre des attentes et rester ferme sur des positions que Zoé Saldana n’aura jamais à défendre. Nina Simone a été “punie” pour des critères de beauté pour lesquels Zoé Saldana est justement récompensée dans sa carrière. La différence est là. Zoé Saldana ne pouvait incarner Nina Simone parce qu’au sein des communautés noires elle est presque son antithèse. Le résultat c’est qu’étant donné le physique de l’actrice et celui de la célèbre musicienne, Zoé Saldana a dû noircir sa peau à l’aide de couches et de couches de maquillage, porter une prothèse sur son nez et manifestement, a voulu également modifier la forme de ses lèvres et de ses yeux, mais l’effet a été tout simplement grotesque.

Pas d’essentialisation, Zoé Saldana est noire, et il n’existe pas une seule manière d’être noire

Mais tout comme il n’existe pas une seule manière d’être noire, lorsque en tant que femme à la peau claire j’ose avancer que mon expérience est représentative de celle qu’à dû vivre Nina Simone, je crée une équivalence qui non seulement n’a pas lieu d’être, mais nie toute une dimension de violence pour laquelle je suis épargnée. Et en faisant cela, je participe également à ces violences. Zoé Saldana, qui évolue dans un des systèmes les plus représentatifs du colorisme, à savoir Hollywood, qui tire largement profit de ce système (au point de se voir proposer de jouer Nina Simone !) fait largement partie du problème. Et elle n’est pas la seule. Prenez Yara Shahidi par exemple, l’actrice de la série Black-ish qui joue maintenant dans le spin-off Grown-Ish dont la série a justement été critiquée pour avoir un casting très majoritairement composé de light skin. La jeune femme a réagi en bloquant purement et simplement sur les réseaux sociaux les fans qui lui demandaient de réagir sur le sujet et en refusant de reconnaître le problème. Ce type d’attitude ne fait qu’aggraver les choses.

D’autant qu’une fois que vous avez un tant soit peu ouvert les yeux sur le colorisme, il devient impossible de ne pas remarquer à quel point cela impacte de manière très subtile et perverse beaucoup de productions médiatiques. La plupart des couples noirs à la télé (dessins animés, séries ou films) présentent la femme du couple avec la peau plus claire que son mari (Black-ish encore une fois s’illustre sur le sujet, mais également The Proud Family par exemple). Plus sournois encore, les dessins animés : la majorité des méchants dans les films d’animation de Disney par exemple ont la peau plus sombre que les héros. Sur le sujet l’article « Look Out New World, Here We Come » ? analyse différents films d’animation Pixar, Disney et DreamWorks afin de mettre en lumière comment la racialisation joue un rôle dans la différentiation entre les « gentil.le.s » et les « méchant.e.s ». Ainsi même dans un monde imaginaire qui aurait pu évacuer les questions raciales (penser au Roi Lion par exemple, où on suit tout de même l’histoire d’animaux qui parlent, ou encore Hercule où il s’agit de divinité, la Petite Sirène, etc), la race joue un rôle central pour faire comprendre à un très jeune auditoire en qui il doit avoir confiance (la peau claire, l’absence de différence corporelle, pas d’accent, des habits clairs, etc) et de qui il doit se méfier (la peau sombre, des cicatrices, un accent, des habites noires, etc). Très tôt le public apprend donc à associer physique et caractères, voire intelligence et couleur de peau dans un schéma qui se décline ad nauseam.

Pour conclure (mais c’est un sujet sur lequel je devrai revenir) on ne peut pas utiliser notre proximité à la blanchité (réelle ou supposée) pour obtenir un certain traitement de faveur ou le privilèges de ne pas subir certains stéréotypes (car éviter des discriminations est aussi un privilège, qu’on s’entende sur la question) puis se retourner et prétendre être offusqué.e.s lorsqu’on tente de nous confronter au problème. D’autant qu’il est important également en tant que personne à la peau claire de s’interroger sur la capacité de nous instrumentaliser. Il y a définitivement des moments où nous sommes utilisé.e.s à des fins négrophobes. C’est à dire dans le but spécifique de faire taire les critiques en jouant la carte de la diversité. Mais une diversité suffisamment claire pour qu’elle ne choque pas trop, pour qu’elle ne modifie pas complètement les rapports de pouvoir, une diversité finalement qui renforce le statu quo. Ce n’est pas pour rien si systématiquement lorsqu’un milieu ayant une certaine visibilité (cinéma, pub, télé, médias, etc) subit de plus en plus de pressions concernant son absence de diversité, les premières personnes que l’on va laisser entrer sont des individus lightskin. Ce sont des personnes dont les traits physiques se rapprochent le plus des traits de beauté célébrés en occident. Penser à Halle Berry, première femme noire à recevoir un Oscar par exemple (et première Bond Girl noire également, ce qui avait fait les gros titres à l’époque). Au-delà du talent d’Halle Berry, qui n’est ici pas remis en question, on se doit de rester vigilant.e.s sur ces questions : reconnaître que nous sommes utilisé.e.s pour calmer les revendications antiracistes et anti négrophobie. Le système s’adapte constamment, il s’adapte d’autant plus vite et plus efficacement quand il s’agit de maintenir les rapports de pouvoir en jouant sur les discordes et les déchirements internes. C’est un sujet extrêmement complexe, difficile à entendre, difficile à aborder et extrêmement vaste. Mais il est triste de voir que pour le moment, bien trop souvent, les porte-parole noir.e.s à la peau claire (femmes comme homme) qui obtiennet une certain visibilité, non seulement refusent d’aborder le sujet, mais rajoutent aux violences en se braquant face aux critiques. Nous devons pourtant faire mieux que cela. Nous avons l’obligation morale de faire mieux que cela.

(*) Pour donner un peu de contexte à la chronique, et donc à cet article, j’ai particulièrement hésité avant d’aborder le sujet du colorisme à l’antenne. Mentionnons tout d’abord ce qui saute aux yeux dans en regardant la vidéo Facebook : je suis une femme noire à la peau claire (une clarté qui s’accentue depuis que je subis l’hiver québécois en plus) un physique qui me vaut un privilège certain, d’autant que j’ai grandi en Guadeloupe, donc dans le contexte des Caraïbes post-esclavage (que je vais développer par la suite). Or parmi les avantages d’être une femme noire à la peau claire, il y a celui d’avoir une forte représentation médiatique : nous avons une plus grande visibilité sur les plateaux télé, cinémas et journaux et nous apparaissons plus souvent dans les pubs et réseaux sociaux que les femmes à la peau foncée. Par conséquent, il me semblait qu’on entendait déjà beaucoup trop de light skin (pour reprendre le terme anglais) parler sur le colorisme. Après avoir lancé un appel sur les réseaux sociaux, et peser les pour et les contre de prendre la parole sur le sujet, j’ai fini par décider que j’avais une certaine responsabilité à aborder l’enjeu. Dans le sens où tout ne devrait pas retomber constamment sur les épaules des concerné.e.s quand il s’agit de dénoncer un problème sociétal. D’où l’existence de cette chronique.

(**) Et c’est vraiment une dimension qui est évacuée de la compréhension et de l’utilisation moderne du terme « esclave ».

(***) Au cœur du Péché, avec l’actrice Taís Araújo qui joue Preta de Souza

Jade Almeida – NeoQuébec – juin 2019

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