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BILAN 2023 : LES CHOIX LITTÉRAIRES DE JESSICA LUBINO

Fin d’année coïncide toujours avec bilans divers. Pour cette année 2023, nous avons une fois de plus sollicité Jessica Lubino pour nous faire part des lectures qui auront retenu son intérêt. Passionnée des livres (romans, essais, nouvelles, etc…), Jessica Lubino est une m

1. CE QUE JE SAIS DE TOI – Éric CHACOUR (Ed. Alto) / Roman. Québec et Égypte.
L’auteur est québécois, né à Montréal et travaille dans le secteur financier.
Dans les années 80, au Caire, Tarek est un jeune médecin, heureux en mariage. Il travaille entre le prestigieux cabinet que lui a légué son père et un dispensaire. Un jour, un jeune-homme lui demande d’effectuer une visite à domicile. Le jeune est un peu perdu, il ne comprend pas les maux qui affectent sa mère.
Les deux hommes viennent de milieux complètement différents, opposés même, et cette visite va bouleverser la vie de Tarek. Quelques années plus tard, on retrouve  ce dernier à Montréal, exilé…
Que s’est-il passé ? Son histoire est racontée par une personne, on ne sait pas qui. Mais au fil des pages, le narrateur amasse les morceaux du puzzle de la vie de Tarek au Caire, de la vie de sa famille.
C’est une histoire magnifiquement écrite, un peu dure, mais racontée avec tellement de douceur, de luminosité. Elle parle d’amour, d’identité, de liens familiaux, d’immigration. C’est extrêmement touchant.
Il s’agit du premier roman de Éric Chacour, et je pense que c’est un auteur à suivre.
Prix Femina 2023
2. VOIX, ECLAIRS, TONNERRES -Myriam CHANCY (Ed. Remue-Ménage – Collection Les Martiales) / Roman, Haïti 
Myriam Chancy est auteure et professeure d’université aux États-Unis.
Le 12 janvier 2010, une journée normale, jusqu’à 16h53. Un tremblement de terre de 7,3 sur l’échelle de Richter dévaste Port-au-Prince.
Inspirés de faits réels, c’est un roman à plusieurs voix. Chaque personnage raconte sa vie avant, pendant et après le séisme, comme dans un journal intime collectif.
L’auteure écrit à partir de témoignages qui lui ont été confiés.
La vie avant, la vie dans les camps, la survie, les dangers, le manque, les pertes, les gangs qui sévissent, les véritables actions des ONG, l’hypocrisie organisée autour de l’humanitaire une sorte de hype s’était créée, et puis le traitement médiatique…
Ce que ce livre nous apprend au-delà de la tragédie et des horreurs, c’est que le séisme a frappé absolument tout le monde ! Sans distinction de classe ! C’est comme s’il avait voulu remettre de l’ordre, rappeler à chacun.e qu’il est juste un être humain.
Je suis passée par beaucoup d’émotions, c’est un récit saisissant. Mais ce que j’en retiens, c’est une fois de plus, la force du peuple haïtien : la résilience, le courage de se relever, d’enterrer les morts et de reconstruire.
3. MON COEUR BAT VITE – Nadia CHONVILLE (Ed. Mémoire d’encrier) / Roman, Martinique.
L’auteure est docteure en sociologie et professeure d’histoire-géographie au lycée en Martinique.
C’est une histoire plutôt dure, qui commence par la fin. Édith dit ne jamais pouvoir pardonner à son frère ce qu’il a fait. Mais qu’a-t-il fait ?
Édith a grandi en Martinique, s’est forgée au sein d’un système matrifocal, on lui a transmis des savoirs qu’elle utilise. Kim ne veut pas de cette transmission, il n’est pas une femme. Par contre, il se questionne beaucoup, sur la vie, sur la société dans laquelle il vit. Il est très en colère contre les discriminations, notamment celles qu’il a vécues. Il est aussi très en colère contre le silence, celui qui invisibilise les douleurs et les traumatismes au sein des familles.
Alors Kim, décide de briser le cycle de ces traumas transgénérationnels, d’être enfin l’homme qui prend soin des femmes de sa famille.
C’est une histoire poignante, sur fond d’homicide, elle parle de société, d’identité culturelle, de transidentité, de rôle de genre, d’inceste, de magico-religieux, de spiritualité. Au fond, on comprend que la monstruosité dont on affuble ce personnage n’est pas celle que l’on croit. On constate que le silence peut créer des monstres. Le silence fait aussi des victimes collatérales.
La narration rend bien compte de la complexité de la société martiniquaise. C’est un superbe premier roman.
Une autrice à suivre également.
4. HISTOIRE DE MON CORPS BREF – Billy-Ray BELCOURT( Ed. Nota Bene – Collection Tryptique queer) / Essai, Canada.
L’auteur est aussi poète et appartient à la Nation Crie de Driftpile.
Entre poésie et autobiographie, l’auteur raconte l’histoire de son corps queer non blanc. Il analyse les conséquences des violences coloniales envers les communautés autochtones du Canada. Il analyse plus largement celles qui visent les corps racisés queers.
Ici, nous sommes dans l’intersectionnalité pure et dure des rapports de pouvoirs coloniaux aujourd’hui sur le territoire canadien.
Pour illustrer son propos, il utilise les rapports amoureux et intimes entre hommes. Il explique comment ces corps non blancs sont fétichisés, comment cela induit l’adoption de mécanismes de survie, comment tout cela révèle le manque d’amour ou le manque d’amour de soi de ces hommes. Comment pourraient-ils s’aimer s’ils ne sont que des objets, des jouets, quand ils ont l’impression de n’être rien dans la société.
C’est très intéressant. Les hommes queers autochtones et racisés sont moins visibles que les hommes blancs queers. Alors c’est comme une incursion non-voyeuriste dans l’intimité de ces personnes.
Une lecture très très utile.
5.PORTER PLAINTE – Léa CLERMONT-DION ( Ed. Cheval d’août) / Essai, Québec.
Léa Clermont-Dion est une autrice, réalisatrice, féministe québécoise.
Les moments forts du Mouvement #moiaussi c’est 2017, 2018 et 2020 pendant la pandémie. Aux informations on entend parler d’un procès celui d’un ancien directeur de l’Institut du Nouveau Monde qui aurait agressé sexuellement en 2008 une stagiaire de 17 ans.
Cette jeune-femme c’était Léa Clermont-Dion et presque une décennie plus tard elle décide de poursuivre son agresseur. Elle reprend le pouvoir et le contrôle du narratif avec ce livre. Comme un carnet, un journal intime, elle y raconte son histoire.
Ce qui lui est arrivé, comment elle a longtemps gardé le silence, sa décision de parler, comment on a essayé de la faire taire, puis finalement la décision de poursuivre cet homme. Un homme qu’elle ne nomme jamais, parce qu’il ne s’agit pas de lui ici. Il s’agit de son histoire à elle.
Elle raconte les procédures judiciaires et leur impact sur sa vie personnelle.
En fait, elle dénonce. La loi du silence, les hommes et les femmes complices de la culture du viol, le traitement différencié réservé par les pouvoirs publics aux femmes autochtones et racisées en matière de violence à caractère sexuel.
Encore une fois c’est un ouvrage documenté, l’auteure retrace notamment l’évolution de la justice en matière de crimes à caractère sexuel depuis 1983.
Ce que j’ai trouvé intéressant c’est qu’elle se situe en tant que femme blanche, cisgenre, hétérosexuelle qui jouit donc de privilèges. Elle cite d’ailleurs à plusieurs reprises le livre de Kharoll-Ann Souffrant : Le privilège de dénoncer.
C’est un texte très important, une bonne dose d’espoir et on remercie Léa Clermont-Dion pour son courage. Je recommande fortement cette lecture.
6. CHOCOLATÉ. LE GOÛT AMER DE LA CULTURE DU CACAO – Samy MANGA (Ed. Écosociété) / Essai, Cameroun.
Samy Manga est plasticien, militant et écopoète camerounais.
Pour les amateurices de chocolat, ce qui va suivre peut paraître rabat-joie, surtout à l’approche des fêtes !
Dans ce livre, Abena un petit garçon de 10ans récolte le cacao et le vend avec les hommes de sa famille à des hommes blancs en costumes dont il ne sait pas d’où ils viennent ni ce qu’ils font des tonnes de fèves.
Il interroge son grand-père, pourquoi ces hommes prennent toute leur récolte ? Comment ça les fèves leur appartiennent ? Comment ça sa famille travaillent pour ces personnes ? Il lui semble qu’ils ne sont pas des esclaves.
Ce sont des questions bien légitimes que nous devrions nous poser également !
Pourquoi leur achète-t-on des tonnes de fèves de cacao pour des clopinettes ? Parce que nous, nous savons que le chocolat coûte cher, le vrai, le bon. Pas les dérivés qu’on trouve partout à quelques dollars.
Abena et son grand-père savent cependant que la monoculture du cacao est une catastrophe pour l’environnement et la santé des agriculteurs. L’écosystème est complètement détruit, les sols sont contaminés, les produits chimiques utilisés sont nocifs, les agriculteurs développent des maladies parfois fatales. Bref, ça aussi nous devrions nous intéresser. À quel prix mange-t-on du chocolat ?
Le propos est documenté. Il ne repose donc pas uniquement sur l’avis d’un militant, qui d’ailleurs ne dit pas de ne pas manger de chocolat ! Il dit de se renseigner sur les conditions de production qui sont scandaleuses d’un point de vue économique et humain pour les pays producteurs africains. Il nous invite à comprendre les appellations et différents labels exhibés par les multinationales et à réaliser l’indécence de certaines prestations comme des défilés de mode haute couture avec des robes en chocolat. C’est une lecture vraiment nécessaire à mon sens.
7. MAMA – Nathalie DOUMMAR (Ed. Remue-Ménage) / Théâtre, Québec.
Nathalie Doummar est une actrice et dramaturge canadienne.
Dans une chambre d’un bungalow de banlieue, douze québécoises d’origine égyptienne veillent sur le patriarche mourant. Elles sont son épouse, sa sœur, ses filles, sa belle-fille et ses petites-filles. Ces trois générations de femmes discutent en attendant que Marco rende son dernier souffle. Mais il s’accroche et les esprits s’échauffent autour de sujets tels que la maternité, la vie de famille, les réalités de la vie de couple, les secrets de famille… les critiques et les jugements de valeur fusent, les dossiers, les scandales émergent et certaines règlent leurs comptes.
Une nuit, un incident va particulièrement troubler toutes les petites-filles. L’émotion monte, deux camps se forment et l’affaire sera tranchée par une des autres femmes. Quelle ne fut ma surprise en découvrant qui !
Nul besoin de venir d’Égypte pour comprendre ces dynamiques familiales intergénérationnelles. Vous venez d’une famille élargie très nombreuse ? Cette pièce est faite pour vous !
Drôle et touchante, en français avec un peu d’anglais et une touche d’arabe. La pièce a été présentée au Théâtre Duceppe cet été dans le cadre du Festival Juste pour rire.
 
8. LES AMANTS SACRIFIÉS (T.2) – Masasumi KAKIZAKI (Ed. ki-Oon) /Manga, Japon.
L’auteur est un mangaka japonais, dont la carrière a débuté en 2000.
J’ai eu un énorme coup de cœur pour ce manga en deux parties. L’histoire se passe au Japon, dans les années 40 un peu avant la guerre. Le pays s’enfonce dans la dictature et ferme ses frontières.
Yusaku est le président de l’entreprise de commerce international Fukuhara pour qui les affaires vont mal. Il cherche de nouveaux canaux d’approvisionnement en Mandchourie, une province au nord de la Chine désormais sous contrôle japonais.
Malgré les inquiétudes de sa femme Satoko et la surveillance militaire, Yusaku voyage durant plusieurs mois en Mandchourie. À son retour, il n’est plus le même et annonce à sa femme qu’il souhaite quitter le Japon pour s’installer aux États-Unis, donc en territoire ennemi.
Satoko doit donc choisir entre trahir son pays ou trahir son mari.
J’ai adoré ce manga pour sa portée historique, son suspens et ses dessins. J’ai vraiment été séduite par les dessins.
Il s’agit d’une adaptation du film de Kiyoshi Kurosawa sorti en 2020 et récompensé à la Mostra de Venise.
Si vous cherchez une romance historique, je vous le recommande.
9. CISEAUX – Geneviève LABELLE & Mélodie Noël ROUSSEAU (Ed. Remue-Ménage) /Théâtre, Québec.
Geneviève Labelle est une artiste féministe et Mélodie Noël Rousseau est une comédienne féministe.
Cette pièce s’adresse aux gens queers et bruyants et à toutes celles qui s’identifient aux lettres de 2SLGBTQIA+. Les autrices, comédiennes et artistes drag kings souhaitent raviver la mémoire lesbienne de Montréal. On entend souvent parler du Montréal gay mais très rarement de la place des femmes lesbiennes et/ou trans d’ailleurs, dans l’histoire queer de la Ville.
Chaque scène met en lumière les injustices et les luttes menées par les femmes. En commençant par un manifeste queer et féministe, elles annoncent notamment les noms des femmes qui ont bien voulu témoigner et se faire les archives vivantes de cette mémoire méconnue. Parmi elles, Manon Massé, Safia Nolin, Judith Lussier ou encore Monique Giroux.
Elles se réapproprient des clichés lesbophobes que j’ai découvert avec surprise ! Nous font découvrir les lieux de rencontres lesbiens de la ville, rappellent que les femmes aussi ont subi des violences policières et de la discrimination homophobe. On appelle ça la lesbophobie.
Les artistes reviennent sur le «nettoyage» du maire Jean Drapeau, la résistance des femmes lesbiennes face à la répression, l’avènement du mariage et de la procréation assistée.
J’ai pas mal appris durant ma lecture. Elle est courte, drôle et engagée. Je pense qu’elle s’adresse également aux personnes qui s’éduquent sur les réalités 2SLGBTQIA+.
 
10. 1312 RAISONS D’ABOLIR LA POLICE – Gwenola RICORDEAU (direction) (Lux Éditeur) /Essai, Québec.
L’auteure est une sociologue, féministe, militante abolitionniste et professeure d’université aux États-Unis.
Ce livre rassemble des contributions inédites de personnes militantes et universitaires francophones et anglophones.
Tou.te.s partent d’un constat : la police est plus nuisible qu’utile dans les sociétés occidentales étudiées : Canada, Québec, États-Unis et France. Ce constat est évidemment documenté et argumenté.
L’ouvrage se divise en trois parties. Une critique du réformisme car les réformes de la police n’ont cessé de démontrer leurs effets limités, suivie des propositions de stratégies pour construire l’abolition, ces propositions sont nécessairement révolutionnaires. Enfin, la troisième partie invite aux questionnements sur le financement de l’institution policière et les services de police privés.
Ici, il ne s’agit pas de lister des raisons d’abolir la police. Il s’agit plutôt de traiter de façon intersectionnelle la question de l’abolitionnisme. Nul besoin d’être abolitionniste pour lire ce livre, moi-même je ne le suis pas. Mais j’ai trouvé que c’était une superbe introduction à cette pensée. Une lecture très instructive pour repenser notre société.
Jessica Lubino Vous pouvez suivre celle qui se décrit elle-même comme une « bookaholicgirl » ou encore une « lectureaddict »,  à travers compte instagram : https://www.instagram.com/jessica.lubino/ , mais aussi à partir de l’année 2024, dans l’émission radio de NEOQUÉBEC (*).
(*) L’émission radio de NEOQUÉBEC diffusée tous les dimanches de 15h à 17h sur CIBL.
(c)/ NeoQuébec – Dec. 2023

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